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Le chapitre 19

Dernière mise à jour : il y a 2 jours

Je livre ici un extrait de mon roman

Le voleur de vies

(le premier tome est terminé). Je crois d'ores et déjà pouvoir dire qu'il y en aura 3.

Le calme retombe sur les Aiguilles Rouges. Dehors, Henri s'occupe à arroser le potager. Un peu plus loin, restés à l'écart, Madeleine et son petit-fils sont assis côte à côte sur un banc, face à la vallée.

Elliott a sorti sa guitare ; ses doigts pincent doucement les cordes, laissant s'élever les premières notes.  Sa voix, s'élève dans la fraîcheur du soir, égrainant des mots qui parlent d’amour. Madeleine écoute en silence, émue par la beauté et la quiétude du moment.

C'est à la fin du dernier accord, alors que les vibrations de la guitare meurent dans la nuit, qu'Elliott pose le pavé dans la mare. Sans lâcher son instrument, le regard perdu vers les lumières de la vallée, il dit d'une voix presque trop tranquille :

— De toute façon, Damien ne voulait pas venir. Il y avait des scènes pas possibles à la maison les jours avant le départ parce que maman n'en démordait pas. Elle n’a rien lâché.

— Je me suis doutée qu'il y avait quelque chose, ta mère m'a appelée avant hier. Elle voulait qu'on vienne la récupérer à la gare. Et puis, elle a rappelé le soir en disant que vous arriveriez avec "lui".


Elliott gratte machinalement ses cordes, le regard flottant. Madeleine devine que derrière sa musique défile le tumulte de ses pensées.

— « Toi et moi, on y va... On s'en fout de ce que le monde pense... », murmure-t-il.

Puis il s'arrête, se tourne vers sa mamie et lui dit :

— Tu sais, j'ai un copain... Simon, on s'entend super bien. Il est tranquille, et puis on n'a pas besoin de se dire les choses, on se comprend sans de se parler… On est bien quand on est tous les deux.

Un long silence s'installe, cette fois-ci d'une douceur infinie, calqué sur le calme de ce Simon que Madeleine ne connaît pas.


Autour d'eux, la nuit a fini par avaler les derniers reflets sur le Mont-Blanc. Le fond de la vallée n'est plus qu'un immense tapis de points lumineux qui scintillent dans le noir. Le vent s'est levé, plus frais, faisant bruisser les grands sapins qui bordent la prairie. Plus aucune lumière ne filtre des fenêtres du rez-de-chaussée ; tout le monde dort, ou feint de dormir. Henri est rentré se coucher, lui aussi.


Seuls sur leur banc, enveloppés par la fraîcheur de l'altitude, les deux noctambules reprennent le fil de leur veillée. Madeleine resserre son gilet sur ses épaules, tourne les yeux vers son petit-fils.

En observant le profil de l'adolescent perdu dans la pénombre, elle plonge dans ses propres pensées. Ce prénom, Simon, fait soudain écho en elle. Elle s'aperçoit qu'elle peut maintenant associer Elliott à ce copain de lycée dont il lui avait déjà parlé, à demi-mot, par le passé.

À la lueur de cette confidence, les notes qui flottent encore à ses oreilles prennent un tout autre sens. Elle se dit que ce n'est pas juste une jolie mélodie à la guitare. C'est le cri de détresse et d'espoir de deux écorchés vifs. Dans le refrain : « Toi et moi, on y va... ». Il y a cette urgence de tout plaquer, de fuir le monde, la réalité, les règles, pour se construire un cocon à deux. Deux êtres qui se sont trouvés au milieu du chaos et qui s'accrochent l'un à l'autre comme à une bouée de sauvetage.

Au début de la chanson, Elliott murmurait : « J’ai pas les yeux en face des trous, j’ai pas le cœur à la bonne humeur ». Dans ces mots qu'il s'approprie, c'est toute la lourdeur de son quotidien qui s'exprime. Un quotidien – fait de faux-semblants et d'attentes étouffantes – qui résonne douloureusement jusqu'à Madeleine.


Et soudain, au cœur de ce silence de montagne, la vérité s’impose à elle avec la force d’une évidence. Une intuition profonde, limpide, qu'elle accueille sans l'ombre d'un jugement : Simon est bien plus qu’un copain tranquille. C'est une très belle histoire.

Tout s’éclaire alors d’une clarté qui la bouleverse. Les pièces du puzzle familial, si chaotiques jusqu'ici, s'emboîtent enfin. Le « on s’en fout de ce que le monde pense » de la chanson n'est pas une simple crise d'adolescence ; c'est le bouclier d'un gamin terrifié à l'idée qu'on le brise pour ce qu'il est, qui en a assez de jouer la comédie.

Elle revoit le nouveau compagnon Clémence, un peu plus tôt, et ses remarques cinglantes sur ce grand corps de dix-sept ans qui devrait « retenir ses élans » et « agir en homme ». La violence invisible qui se joue à la maison lui saute aux yeux : Damien n'est même pas son beau-père, mais il s'octroie le droit de dresser Elliott, de mater cette sensibilité qu'il méprise et qui lui échappe. Madeleine aime son petit fils tel qu'il est. Damien, lui, s'est forgé l'image d'un adolescent imaginaire, condamnant Elliott à porter un masque.


Elle comprend aussi, avec une infinie tristesse, les larmes de Clémence. Sa fille est prise au piège, déchirée entre l'homme avec qui elle a refait sa vie et le besoin viscéral de protéger son fils. Si Clémence voulait prendre le train seule avec Elliott, c'était pour leur offrir une bulle d'air, loin de ce censeur qui s'est finalement imposé pour maintenir sa surveillance et sa discipline de fer.


Sur leur banc, face au tapis de lumière de la vallée, Madeleine sent son cœur se serrer d'une immense vague de protection. Elliott vient de lui livrer sa vérité la plus intime sans même avoir eu besoin de la nommer. Parce qu'au fond, comme avec Simon, ils n'ont pas besoin de se dire les choses pour se comprendre.




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© 2025 Copyright Annette Thomas

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